16 000 € par an…

 

… c’est le salaire médian brut des auteurs de bandes-dessinées en France [1].

 

Ce chiffre ressort d’une étude réalisée par les États Généraux de la BD entre le 15 septembre et le 15 novembre 2015, période au cours de laquelle 1 469 auteurs de BD ont répondu à un questionnaire.
Globalement, ces auteurs mènent une existence assez précaire et ignorent de quoi leur avenir sera fait. Et si les femmes sont de plus en plus nombreuses à exercer ces métiers, elles souffrent de très importantes disparités de revenus.

Le profil type : un homme de -40 ans, détenteur d’un diplôme du supérieur, qui travaille sur ses œuvres à son domicile, environ 35 heures/semaine pour l’équivalent du SMIC, tout en exerçant un autre emploi en parallèle.

Petite synthèse.

 

Premier constat, les femmes ne représentent qu’un quart des auteurs, même si un changement s’amorce : 80% d’entre elles ont moins de 40 ans, preuve de l’arrivée d’une nouvelle génération. [2]

 

 

Ils sont pour beaucoup diplômés d’études supérieures (79%), et deux tiers d’entre eux ont même un minimum de BAC+3 (ceci les place très au-dessus de la population française en général, où seuls 14% ont un diplôme supérieur à BAC+2).
Quelle que soit la tranche d’âge, la moitié a suivi un cursus artistique ; ce qui change, c’est l’apparition des filières « BD », qui n’existaient pas il y a encore quelques années. Cependant, le recours à une école spécialisée, et donc souvent privée, est très important (le ratio public/privé tourne autour de 50-50). [3]

Malgré tout, seul un tiers se considère comme « professionnels installés » ; 53% se disent « professionnels précaires », quand 15% ne se voient que comme des « amateurs ».

L’immense majorité (les trois quarts) travaille uniquement à domicile. Ceux qui occupent un studio le partagent avec d’autres personnes (en général moins de dix) pour un loyer d’une centaine d’euros mensuels.
Au niveau des « amateurs », le second lieu de travail est un lieu public : café, bibliothèque, transports en commun et même lieu de travail. Ce qui s’explique par un manque à la fois de temps et d’argent.

Le temps justement, consacré à la réalisation d’une BD, est celui d’un travailleur français lambda, soit environ 35 heures/semaine [4]. De même, ils partent en vacances à peu près comme la population française moyenne.

Sauf que 71% d’entre eux exercent un emploi annexe, chiffre qui se monte à 78% si l’on exclut les « professionnels installés ».
Environ les deux tiers travaillent dans l’enseignement (sans plus de précision) ou dans un autre domaine artistique, parfois en rapport avec la BD. Moins d’un sur dix fait complètement autre chose.

La moitié (52%) réalise à la fois le scénario et le dessin.
Pour ce dernier, le numérique n’a pas encore totalement supplanté les bons vieux crayons [5]. Plus surprenant, l’âge n’a quasiment aucun impact sur l’utilisation d’outils numériques ; il s’agit d’un choix purement artistique.

 

 

 

Ce temps consacré à l’œuvre ne compte que pour partie du travail d’auteur de BD. Car aussi bonne soit-elle, il faut la vendre. Et à ce niveau, les relations avec les éditeurs ne sont pas au beau fixe.

En ce qui concerne le marketing, la promotion, le constat est même dur : pour les deux tiers des auteurs (68%), l’éditeur ne fait rien.
Cette promotion consiste en festivals, expositions, ainsi que des articles et interviews dans les médias, pour lesquels il faut souvent se déplacer. Là encore, l’auteur est très fortement mis à contribution. Pour communiquer de manière moins gourmande en temps, ils utilisent beaucoup internet, par l’intermédiaire de Facebook (84%) et de blogs personnels (72%).

L’opinion que les auteurs ont de leur éditeur est plutôt partagée, même si dans l’ensemble, les relations qu’ils entretiennent sont plutôt bonnes.

 

Seul un quart d’entre eux (26%) sont syndiqués. D’ailleurs, plus on est précaire, moins on est syndiqué. Est-on précaire car non syndiqué ou bien la précarité détourne-t-elle du syndicalisme ?
Même chose pour l’affiliation à une société de gestion de droits d’auteurs, qui ne concerne même pas la moitié d’entre eux (41%).
Enfin, plus grave, la moitié des sondés (49%) ne cotise à aucun organisme de retraite complémentaire !

Japan Expo 2014 - Nora Moretti en dédicaces

Japan Expo 2014 – Nora Moretti en dédicaces

 

Venons-en au point fatidique : la rémunération.

Le revenu annuel de l’ensemble des professionnels, avant impôts, s’établit comme suit :
– revenu moyen 2014 [6] :        25 489 €
– revenu médian 2014 [7] :       16 288 €

Ceux-ci sont stables sur les trois dernières années. Cependant, pour cette année 2014, ils sont 53% à gagner moins qu’un SMIC brut (17 345 €) et 36% sont sous le seuil de pauvreté (12 021 €).
Et si vous êtes une femme, mieux vaut changer de métier [8] : 67% sont sous le SMIC et 50% sous le seuil de pauvreté ! Le revenu moyen est inférieur de 43% à celui des hommes, le médian l’étant de 33 %.
Ces revenus ont baissé ou sont demeurés stables pour la majorité des auteurs (34 et 33%), tandis que seuls 19% ont vu leurs revenus augmenter. À noter qu’il s’agit d’un sentiment et non d’une évaluation chiffrée.
La source principale est constituée pour un tiers d’entre eux de droits d’auteurs (36%). En second arrive le salaire (20%). A l’autre extrémité, 19% ne sont pas autonomes, car dépendants du conjoint, du chômage ou des minima sociaux.
Quant à savoir si la situation des auteurs s’est réellement dégradée, difficile de se prononcer. Une majorité le pense (41%), mais dans le même temps, un quart estime ne pas savoir.

La cause, elle, semble en tout cas bien identifiée : la surproduction.
Une écrasante majorité (74%) estime en effet que trop d’albums sont produits. Situation déjà dénoncée depuis plusieurs années, aussi bien par les auteurs que les fans. Votre grenouille en parlait d’ailleurs elle aussi : recul du manga en 2012 et de la BD en 2013.

 

Concernant l’avenir, là encore à une large majorité, 2/3 des sondés craignent pour leur avenir.
À tel point que la moitié ne sait pas si elle fera toute sa carrière dans le monde de la BD.

 

Face à ce phénomène, d’autres voies sont peut-être à étudier.
Souillon, à qui l’on doit le célèbre personnage de Maliki, s’était lui-même interrogé sur la précarité de son métier à travers une bande-dessinée justement : http://maliki.com/strips/a-croisee-chemins/
L’initiative qu’il a mise en place s’est révélée un véritable carton et pourrait préfigurer d’un nouveau modèle économique pour la BD, rapprochant du même coup l’auteur de ses lecteurs.

 

Vous pouvez consulter l’étude complète sur le site des États Généraux de la BD.

 

 

[1] Étude réalisée fin 2015 sur les revenus de 2014, et publiée en 2016. Même si cela peut paraître loin, ce genre d’étude se réalise de manière épisodique et permet d’obtenir des tendances.

[2] Voir également la citation de Virginie Augustin « Ce n’est pas un milieu macho, les garçons sont ravis de nous voir arriver ».

[3] L’éditeur Le Lombard propose une liste d’écoles belges et françaises. Une discussion est également ouverte sur leur page Facebook.

[4] Avec cependant une palette assez large allant de 10h/semaine (15%) à 90 h/semaine (1%).

[5] À nuancer tout de même : deux tiers des sondés ont basculé vers le tout numérique pour ce qui concerne la couleur, le lettrage, mais aussi la couverture (cette dernière servant à attirer le chaland, ce qui est un signe).

[6] Le salaire moyen est la moyenne arithmétique de l’ensemble des salaires perçus par la population considérée.

[7] Le salaire médian correspond à la valeur de salaire telle que, dans la population considérée, la moitié des salariés gagne moins que cette valeur tandis que l’autre moitié gagne plus.

[8] Ceci est ironique, bien entendu.

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