Nouvel An au Japon

 

Les Japonais fêtent le changement d’année depuis plusieurs siècles ; il s’agit d’ailleurs d’une de leurs fêtes les plus importantes. Jusqu’en 1873, et l’adoption du calendrier grégorien [1], les célébrations se déroulaient au printemps.

Comme pour de nombreuses autres traditions, celle-ci suit un protocole bien établi qui débute dès le début décembre.
En effet, si comme un peu partout dans le monde les employés reçoivent des primes de fin d’année, il est aussi de coutume de se faire des cadeaux entre collègues. Ces o-seibo (お歳暮) sont souvent des présents alimentaires, parfois des bibelots, le prix tournant autour de 5 000 ¥ (38 €). Une somme qui peut sembler importante mais au Japon, on ne lésine pas lorsqu’il s’agit de montrer sa reconnaissance à ceux avec qui l’on travaille, ou pour qui l’on travaille.

À la maison débute un rituel de purification qui prend la forme d’un grand ménage nommé ōsōji (大掃除). On aère, on nettoie, on remplace afin que tout soit impeccable pour débuter l’année de la meilleure des façons (mais sans doute également pour faire bonne impression au moment d’accueillir la famille).

Il ne faut pas oublier non plus d’envoyer des cartes à sa famille et à ses connaissances. Ces nengajō (年賀状) s’apparentent à nos cartes de vœux occidentales, et sont surtout destinées aux personnes auxquelles il ne sera pas possible de rendre visite durant les fêtes.
Ces cartes doivent impérativement arriver le 1er janvier. Ainsi, la poste japonaise (Japan Post, 日本郵便) invite ses concitoyens à indiquer sur le courrier qu’il s’agit d’une nengajō et à le déposer entre le 15 et le 25 décembre, en échange de quoi elle garantit son bon acheminement le premier jour de l’année. Et si vous recevez une carte d’une personne à qui vous n’en avez pas envoyée, vous avez jusqu’au 6 pour réparer votre bévue !
Si de plus en plus de japonais utilisent les services en ligne (la poste s’occupe d’imprimer et d’envoyer la carte [2]), le nombre total de nengajō tend à diminuer. En 2015, 3,3 milliards de cartes ont été imprimées, contre 4,4 milliards en 2003 (année record). Un chiffre tout de même impressionnant que Japan Post cherche à améliorer grâce à un petit plus : ses nenga hagaki (cartes postales pré-timbrées spécialement conçues pour l’occasion), vendues 52 ¥ (0,40 €), comportent un numéro à six chiffres permettant à l’heureux destinataire de participer à une loterie dont le lot principal a une valeur de 100 000 ¥ (750 €).
Inutile de dire que les employés des postes ne chôment pas à cette période, et des jeunes sont notamment recrutés comme travailleurs saisonniers [3].

 

Le réveillon du 31 décembre est nommé ōmisoka (大晦日).

Vers 23h00, alors que l’année touche à sa fin, les convives partagent un bol de nouilles appelées toshikoshi (年越し蕎麦), ce qui signifie « les nouilles du changement d’année ». En général natures, elles sont parfois accommodées de cébette (sorte d’oignon), voire agrémentées de tempura.

Peu avant l’heure fatidique, les temples bouddhistes de tout le pays font résonner leurs bonshō (梵鐘). Ces énormes cloches sont frappées 107 fois au 31 décembre, puis 1 dernier coup résonne au 1er janvier. Le joyanokane (除夜の鐘) symbolise les 108 péchés humains de la croyance bouddhique.

Minuit passé, il est de coutume de se rendre dans un sanctuaire shinto ; cependant certains préfèrent un temple bouddhiste et les visites s’étalent généralement sur les trois premiers jours de l’année. Cette première visite annuelle, appelée hatsumōde (初詣), est toujours respectée par des millions de Japonais [4].

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Meiji-jingū, quartier de Harajuku (Shibuya-ku, Tokyo) ©Greg Baker, Associated Press 2010

 

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Sensō-ji, quartier d’Asakusa (Taito-ku, Tokyo) ©youinjapan

 

Cette visite est l’occasion d’acheter un o-mikuji ou omikuji, une sorte d’oracle assez complet rédigé sur une bande de papier. Ceux-ci sont en général roulés et réunis dans une boîte fermée que l’on agite pour en extraire une unique divination (même si aujourd’hui il n’est pas rare que cela soit remplacé par une machine). Une variante consiste à tirer un morceau de bambou numéroté renvoyant à un casier ou un livre de prédictions.
Si le sort vous prévoit de mauvaises choses, vous pouvez nouer le papier à un arbre où à un portant dans l’espoir que les prédictions ne se réalisent pas.
Le terme o-mikuji (御神籤) signifie « loterie sacrée ».

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Omikuji – Fushimi Inari-taisha, Kyōto ©photoeverywhere

 

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Omikuji dans un arbre – Temple à Osaka ©photoeverywhere

 

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Mauvais présage extrait de Sora no Oto (La Mélodie du Ciel)

 

On en profite pour prier les dieux, prendre de bonnes résolutions et également faire un don au temple [5]. C’est aussi l’occasion de ressortir les habits traditionnels.

Enfin, une attention particulière est portée au premier lever de soleil de l’année, le hatsuhinode (初日の出), qui annonce les heureuses perspectives de l’année à venir.

 

Pendant les premiers jours de l’année, la tradition veut que l’on ne fasse rien, pas même la cuisine ; on dit même qu’agir autrement porte malheur.
Ainsi, l’ensemble des plats ou osechi ryōri (御節料理) sont préparés à l’avance et conservés dans des jūbako (重箱). Ceux-ci sont très variés et s’étendent sur toute la gamme de la cuisine japonaise.

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Jubako laquée ©1stdibs

 

Nouvel-An-Japon_Jubako_porcelain

Jubako en porcelaine ©tokyojinja

 

Une exception existe tout de même pour le zōni (雑煮), une soupe consommé le premier de l’an et dont la composition varie suivant les régions. La base est un bouillon parfumé au dashi, et aromatisé d’une sauce soja ou de miso ; on y ajoute du mochi ou du tofu, puis enfin de la viande ou du poisson et quelques légumes.
À cette période, on prépare aussi souvent du mochi, une sorte de gâteau de riz gluant. Or, il est malheureusement courant que des personnes décèdent par étouffement en ingérant ce plat à la texture particulièrement visqueuse. Les autorités recommandent même depuis quelques années de ne pas laisser les personnes âgées en manger seules chez elles [6].

 

Même si une certaine oisiveté reste de mise à cette période, on se déplace pour rendre visite aux proches. On donne alors des étrennes aux enfants, appelées otoshidama (お年玉). À l’origine, durant la période Edo (1603-1868), on offrait un petit sac contenant du mochi et une mandarine. De nos jours, ils reçoivent une enveloppe contenant de l’argent. Il n’est pas rare que la somme dépasse les 10 000 ¥ (75 €).

 

C’est également une période où l’on fait des jeux en famille ou entre amis. Parmi les plus connus :
karuta (かるた)
fukuwarai (福笑い), genre de M. Potato réalisé à l’aide de morceaux de papiers découpés
sugoroku (双六) qui désigne deux jeux différents, l’un semblable au backgammon et l’autre semblable au jeu « Serpents et échelles ».

 

Une étonnante tradition veut que l’on interprète la 9ème Symphonie de Beethoven durant la période du Nouvel An.
Cette œuvre a été importée sur l’île par des prisonniers allemands durant la Première Guerre mondiale. Interprétée dès 1925 par l’Orchestre Symphonique de la NHK, elle fut utilisée par l’empereur pour galvaniser le sentiment patriotique lors de la Guerre du Pacifique. Par la suite, elle fut jouée régulièrement par divers orchestres et chorales pour soutenir la population lors de la reconstruction, notamment lors de la période du changement d’année. Au fil du temps, ce morceau est devenu un incontournable des fêtes.

 

Enfin, si dans notre charmante contrée sévissent Arthur, Sébastien, Drucker, Hanouna et autres bêtisiers, l’archipel possède également ses émissions télé « spécial réveillon », notamment Kōhaku Uta Gassen, diffusée chaque année depuis 1953. Il s’agit d’une émission musicale très populaire où s’affrontent deux équipes : les femmes en rouge (akagumi) et les hommes en blanc (shirogumi). On y retrouve de nombreuses célébrités locales de la chanson, et parfois quelques étrangers. Les hommes mènent actuellement 36 à 29.

 

À bien y regarder, ce n’est pas si différent de chez nous !

 

 

 

[1] Ce calendrier, nommé en l’honneur du pape Grégoire XIII, a été adopté par les États catholiques d’Europe en 1582, puis par les protestants. Il reprend en grande partie le calendrier julien, introduit par Jules César en -46. Calendrier julien qui remplaçait l’ancien calendrier romain, qui débutait lui au printemps (aux alentours du 15 mars).

[2] Exemples avec le site de Japan Post, Yubin-nenga (jp).

[3] D’autant qu’il existe une exception à l’envoi de ces vœux : le cas où une famille a connu un décès. Dans ce cas-là, c’est la famille du défunt qui envoie une mochū hagaki (喪中葉書), ou carte de deuil, à toutes ses connaissances pour demander à ne pas recevoir de nengajō au nouvel an…

[4] Le point de rassemblement le plus prisé a toujours été le temple Meiji, situé dans le parc de Yoyogi (Shibuya-ku, Tokyo). En 2010, il a attiré 3,2 millions de personnes sur les trois premiers jours de janvier. Á eux seuls, les cinq temples les plus visités totalisaient près de 15 millions de visiteurs.
Je vous invite à aller voir les nombreuses et très belles photos de Frédéric Lauray Quantin, prises en 2012, sur son site « Le Japon et moi ».

[5] Une étude réalisée en 2008 par la Kyoto Chuo Kinko Bank estimait le don moyen à 320 ¥ (2,5 €) par personne, soit un total de 1,024 Md¥ (7,7 M€) sur la même période. Une « contribution » non-assujettie à l’impôt !
De manière générale, si la façon dont les sanctuaires monnayent la bonne fortune peut étonner les étrangers, il faut savoir que l’argent n’a jamais été vu comme quelque chose de mal par les temples.

[6] Japan Times

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