150 000 € par épisode…

 

… C’est le coût moyen estimé d’un épisode de série animée japonaise.

 

On parle ici d’une somme arrondie à 20 M¥ par épisode, soit environ 146 000 €.
Ce montant est confirmé notamment par Takayuki Nagatani, producteur sur Shirobako [1], qui évalue le budget de sa série de 24 épisodes à 500 M¥, et par Shinji Takamatsu, un vieux briscard de l’animation, qui situe une série de 13 épisodes entre 150 et 200 M¥.

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Shirobako – Affiche custom Ibule ©「SHIROBAKO」製作委員会

 

À titre de comparaison, un dessin animé produit aux États-Unis coûte environ 890 000 € l’épisode (~1 M$). On se situe pour être exact dans une tranche allant de 440 k€ à 1,76 M€ (500 k$ à 2 M$), et pour certaines franchises très connues et comptant de nombreuses saisons, comme The Simpsons, cela peut monter jusqu’à 4,5 M€ par épisode (5 M$). Nous sommes donc bien loin des chiffres japonais, avec un ratio de 1 à 6.
Et encore, il convient de rappeler qu’une partie des œuvres américaines sont sous-traitées en Asie, où la main d’œuvre est meilleur marché tout en proposant un bon niveau de prestation. Au Japon notamment (ironie du sort), mais aussi en Corée, moins chère que l’archipel, ou même en Chine, mais dans ce cas-là, la baisse de qualité devient sensible.

Bien entendu, ces coûts de production plus faibles impliquent des salaires parfois misérables chez les animateurs nippons. Des conditions qu’aucun animateur américain n’accepterait [2].
On parle parfois de la « Malédiction Tezuka », en référence au tout premier anime Tetsuwan Atom (Astroboy) sorti en 1963, et dont les épisodes étaient estimés à 500 000 ¥ chacun, prix déjà bas pour l’époque. Osamu Tezuka était un passionné plus qu’un business man, et les méthodes et coûts de production ont malheureusement fait école dans son pays.

Tezuka-Astroboy-(Tetsuwan-Atom)
Osamu Tezuka et Astroboy (Tetsuwan Atom)

 

Certains observateurs estiment cependant que, malgré ces coûts de production relativement bas, il demeure très difficile pour un anime de rentrer dans ses frais ; ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, nombreux sont ceux qui pointent du doigt le trop grand nombre de séries qui sature le marché et ne laisse que des miettes à se partager. À titre d’exemple, ce mois d’octobre 2015 (période traditionnelle de rentrée) verra tous genres confondus la sortie d’une soixantaine de titres.

Il faut aussi rappeler une particularité nippone : ce ne sont pas les chaînes de télévision qui achètent les programmes, mais les programmes qui achètent (ou louent) leur créneau de diffusion. Ceci est vrai pour la plupart des chaînes, même si des networks comme NHK ou WOWOW fonctionnent « à l’occidentale ».
Cela signifie donc que la production doit d’abord amortir cette « location ». Or, nombre d’animes (pour ne pas dire la majorité) sont diffusés la nuit ou du moins très tard le soir [3]. Des arrangements existent parfois où la chaîne prend le programme et se paye avec les spots publicitaires (diffuser n’est pas gratuit). Cependant, les publicités sont relativement rares à ces horaires si tardifs.
Les créneaux les plus prisés sont ceux de prime time, d’après école ou du samedi matin, susceptibles de drainer un public large et nombreux. Forcément, ceux-ci coûtent plus chers et sont inaccessibles à des œuvres qui jouent sur des marchés de niche comme les animes.
Les producteurs se rabattent donc sur les créneaux de nuit, horaires plutôt réservés aux otaku [4] (ceux-ci sont certes fidèles et achètent des produits dérivés, mais s’avèrent en fin de compte peu nombreux). L’exemple « noitaminA » est parlant : cette case inaugurée en 2005 par Fuji TV, chaque vendredi matin entre 00h45 et 01h45, fut une tentative de s’ouvrir à un plus large public (plus adulte aussi) et de se financer via de la publicité. Sans être un véritable échec, le succès n’a pas été au rendez-vous, et de plus en plus de programmes destinés aux otakus sont apparus dans cette case [5].

On entend parfois aussi que les quelques hits qui réalisent de bonnes audiences compensent les nombreux échecs. Ce n’est pas le cas. En règle générale, un succès permet juste de renflouer les caisses du Comité de Production.
Pour rappel, ce comité comprend en général l’éditeur de l’œuvre originale (manga, light novel, visual novel…), une entreprise de produits dérivés, un label musical, une agence publicitaire (qui va entre autres faire du placement de produit) et, parfois mais pas toujours, une chaîne de télévision. Sans oublier, bien sûr, le studio qui réalise l’animation.
Celui-ci n’est d’ailleurs pas le plus mal loti puisqu’il est payé par le comité pour son travail ; a contrario, et sauf exception contractuelle, il ne touche aucun intéressement sur les ventes de produits dérivés.

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Psycho-Pass – Affiche custom Ibule ©サイコパス製作委員会

 

Ces raisons expliquent le prix parfois prohibitif des DVD/Blu-Ray, que ce soit au Japon, aux États-Unis ou en France (même si des efforts ont été réalisés [6]). Acquérir une série animée juste après sa sortie relève parfois de la pure passion alors qu’attendre quelques mois ou années permet de les avoir en coffret à prix réduit. Sauf qu’à ce compte-là, si les ventes sont trop basses et les revenus trop faibles, la série s’arrêtera assez vite et n’ira pas au-delà des 13 ou de la vingtaine d’épisodes prévus au départ.
En termes de revenus, au-delà des supports de visionnage, les sources sont multiples et il convient de prendre en compte les ventes de bandes originales et autres singles des génériques, le merchandising (posters, peluches, porte-clefs, figurines…) voire le tourisme, certaines régions voyant leur fréquentation augmenter grâce à la diffusion d’un anime [7]. Comme à l’été 2012 où la petite ville de Komoro (préfecture de Nagano) a vu sa fréquentation bondir de plus de 50% par rapport à 2011, suite à la diffusion de Ano Natsu de Matteru ; des partenariats ont alors été noués pour promouvoir la ville. Ce fut également le cas pour Hyouka, où la ville de Takayama, référence pour les designs et lieu de naissance de l’auteur des romans originaux, a vu débarquer de nombreux touristes.

Ano-Natsu-de-Matteru_Komoro-City-train
Train « Ano Natsu de Matteru » de la ville de Komoro

 

 

En vérité, tout ceci n’inquiète guère les différents partenaires présents au Comité de Production. En effet, et comme signalé précédemment, les séries animées sont assez (et même très) souvent des adaptations. Et leur objectif est simple : faire vendre plus de mangas/light novels/etc… Les animes ne sont au final pour beaucoup d’entre eux qu’un outil de promotion d’une œuvre préexistante. Ce qui explique le manque de prise de risque et la rareté de plus en plus grande des créations originales.
Ce procédé ne fonctionne pas systématiquement bien sûr, mais peut réellement booster les ventes, comme ce fut le cas avec Chihayafuru (manga centré sur la pratique du karuta) : avant la diffusion de l’anime, il se vendait 50 000 exemplaires du manga ; le dernier tome s’est lui écoulé à 200 000 exemplaires.
Au final, en prenant en compte tous les éléments, il semble plutôt qu’environ un tiers des animes soit rentabilisé.

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Chihayafuru vol. 28 (Japon)

 

Cependant, il convient de remettre en perspective cette économie et de ne pas se laisser aveugler : si ces productions peuvent être amorties, c’est parce qu’elles ne coûtent que 2 M€. Et ce chiffre ne peut être atteint que parce que les animateurs acceptent des salaires excessivement bas.

 

 

 

PS : Pour information, un épisode de drama américain (52’) se situe entre 1,76 M€ (câble – 2 M$) et 2,64 M€ (network – 3 M$).

La série la plus chère, et d’assez loin, est The Pacific (HBO), qui retrace la Guerre du Pacifique et a coûté la bagatelle de 250 M$ pour 10 épisodes, soit 25 M$ l’épisode.
Récemment, Game of Thrones (HBO) dispose d’un budget d’environ 60 M$ ventilé sur 10 épisodes.

 

 

 

 

[1] Shirobako est une série montrant les coulisses de la fabrication des animes. Elle suit 5 jeunes débutantes qui essayent de percer dans différents métiers : production, animation manuelle et 3D, documentaliste et doubleuse. Il s’agit d’une série plutôt haut de gamme, car très fouillée, produite par P.A. Works

[2] L’un d’eux a pourtant tenté « l’expérience » et l’a relatée dans une interview au site Buzzfeed mais également dans un topic Reddit. Il y parle notamment de ses mois à 300 $, de son minuscule « appartement » ou de ses trois séjours à l’hôpital pour épuisement. Mais il en garde aussi un bon souvenir d’un point de vue artistique.

[3] Je vous invite à faire un tour sur le site Animint qui dresse un calendrier des sorties en indiquant les heures de diffusion. Si l’on prend l’exemple de juillet 2015, on se rend compte que sur les 22 animes recensés, 15 sont diffusés après minuit (et même 03h00 du matin pour 2 d’entre eux). Et ceci n’a rien à voir avec leur contenu : Jōkamachi no Dandelion (vendredi 2h15) ou Charlotte (dimanche 00h00) sont grand public tandis que Shimoseka (vendredi 23h00) est plutôt réservé à un public majeur ou au moins lycéen.

[4] Le terme « otaku » désigne avant tout des passionnés. Ce terme est souvent rattaché dans le langage courant aux fans d’animation/manga/jeux vidéo et peut parfois être vu comme péjoratif (par exemple lorsque l’otaku collectionne tous les produits dérivés de sa série préférée). On a tendance à le rapprocher du terme « geek » alors qu’à l’origine, les deux n’ont rien à voir.

[5] On lui doit quelques œuvres comme Honey and Clover (Hachmitsu to Clover), Nodame Cantabile, Eden of the East (Higashi no Eden), Kids of the Slope (Sakamichi no Apollon) ou encore Psycho-Pass.

[6] Par exemple, Garden of Sinners, série de 7 films de 45’ à 2h est actuellement proposée en coffret par Kazé à 40 € ; mais si vous les aviez achetés à l’unité au moment de leur sortie (de 2007 à 2009), il vous en aurait coûté 20 € chacun, soit 140 € !
En 2007-2008 était également parue l’intégrale remasterisée de City Hunter/Nicky Larson, soit 140 épisodes répartis sur 4 saisons. Chaque DVD de 5 épisodes, sans bonus, valait 15 €, ce qui vous amenait à débourser dans les 400 € pour acquérir l’intégralité de la série.

[7] Des livres et des applications smartphones existent même pour effectuer des « pèlerinages ». Un classement des lieux à voir a même été réalisé en début d’année 2015. On nomme ces pèlerinages « Seichi Junrei ».

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