Evangelion et les sabres japonais

Du 30 avril au 21 juin 2014 s’est tenue une exposition originale à la Maison du Japon : la mise en parallèle d’un anime mondialement connu et de l’art ancestral de la forge des sabres.
Une exposition claire et didactique, capable d’être appréciée par différents publics : de véritables armes présentes dans l’anime ont été réellement forgées et côtoient des lames du XIIIe siècle. Preuve une fois encore que les Japonais savent parfaitement mêler tradition et modernité.

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Counter Sword – Conçue par le designer Ikuto Yamashita pour illustrer le roman Shin Seiki Evangelion ANIMA. Il s’agit d’un gunblade, car elle comporte un canon dont la gâchette se situe au niveau de la poignée. Armature en résine synthétique et lame polie de manière à ce que les cristaux évoquent des étoiles.

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Bizen Osafune – Illustration du roman Shin Seiki Evangelion ANIMA. Ōdachi, sabre de grande taille destine à être tenu à deux mains. Les ondulations de la ligne de trempe symbolisent les épreuves auxquelles sont confrontés les personnages mais aussi « le champ infini des possibles qui s’ouvrent sur l’avenir ».

 

Cette façon de voir les choses est néanmoins très bien expliquée par Hiroyasu Andō, président de la Fondation du Japon :
« Bien que les sabres japonais et les dessins animés constituent deux domaines d’excellence de la culture japonaise, on pourra s’étonner de ce thème d’exposition associant deux univers aussi éloignés l’un de l’autre. Ils se rejoignent néanmoins dans le caractère collectif de leurs œuvres, issues du savoir-faire et de la créativité de multiples collaborateurs. Ce que vous trouverez ici est une manifestation de l’âme de l’artisanat japonais, qui perdure aujourd’hui après s’être transmise de génération en génération. »

Au départ, l’idée est à mettre au crédit du Bizen Osafune Japanese Sword Museum, situé à Setouchi, dans la préfecture d’Okayama [1]. En effet, l’établissement, qui jouit d’une excellente réputation dans son domaine, s’inquiète depuis un moment du désintérêt croissant des jeunes pour cet art ancestral et craint que, sans réaction de leur part, plus personne à l’avenir ne puisse transmettre cette tradition et ses techniques. Ainsi, le muséum proposait déjà des expositions « interdisciplinaires », comme par exemple « Sumō et sabres japonais ».
Le tournant intervient lorsqu’il convainc Groundworks de faire fabriquer une réplique de la Lance de Longinus. Le gestionnaire des droits de la licence Evangelion s’enthousiasme pour cette idée et, de fil en aiguille, une exposition complète voit le jour.

Et lorsque vous pénétrez dans la salle, c’est par cette véritable œuvre d’art que vous êtes accueillis.

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Lance de Longinus
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Lance de Longinus
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Lance de Longinus

 

Les débuts de l’animation japonaise remontent aux années 40, mais c’est réellement à partir des années 60 que le mouvement prend son essor. La toute première série animée est l’œuvre du maître Osamu Tezuka : Tetsuwan Atom (1963-1966, 1936 épisodes), mondialement connue sous le nom de Astro Boy.
Ce qui fait la force des animes, c’est qu’ils s’adressent à un large public, et pas seulement aux enfants.

Evangelion tient une place majeure dans cet univers. Bien que possédant un scénario très particulier, mêlant robots, religion, adolescents en crise, réflexion sur la mort ou ce qui définit un être humain, cette saga a très vite gagné le statut de « série culte ».
Techniquement très en avance sur son temps (la qualité de son animation n’a pas à rougir des productions actuelles, bien qu’elle date de 1995), l’œuvre de Hideaki Anno a su toucher son public par des personnages forts et une volonté de ne pas mâcher le travail au téléspectateur (nombres d’éléments ne sont pas dits, mais doivent être devinés, voire interprétés). De plus, l’association à un design général très identifiable a permis la création de très nombreux goodies (il continue de sortir chaque année de nouveaux modèles). Ce qui contribue, notamment, à perpétuer le mythe.

 

L’exposition mêle habilement panneaux informatifs, extraits des « rebuild » d’Evangelion et vitrines. Les divers éléments sont très bien mis en valeur par les effets de lumière ponctuels, qui créent une ambiance. Le mélange entre armes authentiques et pièces créées pour l’exposition se fait naturellement et chaque objet possède une carte descriptive.Des armures et des éléments décoratifs sont présentés au fond de la salle avant d’accéder à un très (trop ?) petit espace où est diffusé un film montrant la confection d’une lame. Film très intéressant et accessible à tous.

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Ornements de sabres
Eva-sabres-japonais_ornements-sabres-01
Ornements de sabres

 

On ne mesure sans doute pas bien le défi qu’a représenté la création de ces armes pour les artisans nippons.
Munenori Kinoshita, maître orfèvre, explique très bien que, dans un premier temps, « il nous a fallu du courage pour dépasser le cadre des traditions auxquelles nous avons été formés. Cependant, nous sommes profondément conscients du fait que l’art des sabres japonais devient obsolète. Nous avons aujourd’hui peu d’occasions de le partager avec le public. Cette rencontre avec l’univers d’Evangelion nous offrait l’occasion de sortir de cette impasse ».
Deuxième contrainte : le Temps. Lorsqu’ils créent, les artisans se projettent parfois jusqu’à un siècle dans l’avenir. Ils craignent qu’en produisant des œuvres de qualité discutable, nos descendants prennent cette médiocrité pour le reflet du savoir-faire de notre époque et s’imaginent que nous n’étions pas capables de faire mieux.
Troisième exigence : le respect de la loi. En effet, la législation japonaise sur les armes limite la forme qu’ils peuvent donner à leurs créations. Ainsi, dans certains cas, reproduire les armes dans leur design original aurait conduit à des compromis non satisfaisants. C’est pour cette raison que certains ont choisi de travailler sur des formes classiques tout en insufflant l’esthétique de la série. Parfois, cela transpire à travers de très subtils détails, mais que les fans de la série détectent au premier coup d’œil ; ce qui ravit les artisans.

Eva-sabres-japonais_Katana-Nagisa-Kaworu
Katana Nagisa Kaworu – Le motif de la ligne de trempe rappelle les montagnes et le ciel, tandis que la monture évoque le calme de la mer. Garde en métal recouverte de bois laqué en rouge vif.
Eva-sabres-japonais_Tanto-Mikami-Mari-Plugsuit
Tantō Miakmi Mari Plugsuit – Monture en bois. La forme épaisse et élancée représente le caractère déterminé du personnage, tandis que la ligne de trempe rappelle sa silhouette très féminine.
Eva-sabres-japonais_Tachi-Ayanami-Rei
Tachi Ayanami Rei – Inspiré du plugsuit d’Ayanami. Les lignes bleues et noires sur la partie supérieure, ainsi que celles qui apparaissent par jeu d’ombre sur la partie inférieure, évoquent la synchronisation avec les EVA ; changeant suivant l’éclairage et l’angle d’observation, ils reflètent les sentiments du personnage. Les perles rouges sont une référence à la couleur de ses yeux.

 

Les artisans ont également dû lutter contre un élément important, mais aussi inattendu : leurs préjugés. Certes à l’égard de l’univers d’un anime de science-fiction, très éloigné de leur quotidien, mais aussi et surtout vis-à-vis de leurs techniques et de ce qu’ils étaient capables de réaliser.
Un exemple marquant est celui du wakizashi Eva-00, « Dragon et Lance » :

Eva-sabres-japonais_Wakizashi-EVA-00-Dragon-Lance
Wakizashi EVA-00 « Dragon et Lance » – Couleur or rappelant l’EVA-00 piloté par Rei Ayanami. Le dragon enroulé autour de la Lance de Longinus est une réinterprétation du kurikara ryū, motif représentant le Roi de Sagesse Myōō Fudō terrassant les démons. Les caractères gravés à l’envers signifient « unir les esprits et agir ensemble ».

 

« Nous souhaitions que le fourreau soit d’un jaune soutenu, explique Kinoshita, mais jusqu’alors aucun objet en laque n’avait été réalisé dans une teinte aussi vive. Le maître laqueur a commencé par déclarer que c’était irréalisable. Devant notre insistance et au prix de nombreux efforts, il est finalement parvenu à obtenir la couleur voulue avec la laque ».

 

De manière générale, ils se sont efforcés de respecter les caractéristiques des sabres japonais, à commencer par leur tranchant exceptionnel.
Les forgerons utilisent toujours les techniques de l’époque Kamakura (1185-1333). Cependant, ils craignent que dans mille ans il n’existe plus aucun sabre représentatif de notre époque actuelle et des techniques modernes. Cette conscience est surtout présente chez les jeunes artisans.
Pourtant, en réinterprétant l’univers d’Evangelion à l’aide de techniques et de codes traditionnels, ils s’inscrivent dans une tradition typiquement nippone, celle du mitate [2].

Pierres de polissage pour lame de sabres – Si les Japonais ont atteint un tel degré dans l’art du polissage, c’est aussi en raison du très grand nombre de pierres différentes disponibles, pour la plupart formée de composants volcaniques.
Pierres de polissage pour lame de sabres – Si les Japonais ont atteint un tel degré dans l’art du polissage, c’est aussi en raison du très grand nombre de pierres différentes disponibles, pour la plupart formée de composants volcaniques.
Etapes de fabrication d'un sabre
Étapes de fabrication d’un sabre

 

Les plus anciens sabres, découverts dans des tombes, remontent aux environs de 300 ans avant J.C. Importés de la péninsule coréenne, les sabres sont symboles de pouvoir dès les premiers siècles de notre ère. Et si le travail de l’acier permet aux forgerons nippons de fabriquer leurs propres armes (des sabres longs et droits, kirihazuku-ri-tachi) au 7e siècle (Asuka), il faut attendre l’ère Heian et 794 pour voir apparaître les premières lames courbes, typiques des sabres japonais. C’est aussi à cette époque qu’apparaissent les bushi, « guerriers gentilhommes », ce qui conduit à une forte augmentation du nombre de forgerons.
Par la suite, le sabre évoluera sans cesse, changeant de longueur au gré des époques et des fonctions.
Les fusils apparaissent sur l’archipel en 1493. Désormais, le combat individuel est remplacé par des affrontements de troupes, où la lance est privilégiée. Les sabres sont conservés et leurs lames allongées, mais leur déclin commence. En 1588, Hideyoshi Toyotomi interdit le port du sabre aux paysans et la production décline fortement ; à cela s’ajoute une ère Edo (1603-1868) pacifiée par le célèbre shogun Ieyasu Tokugawa. L’arme devient progressivement un marqueur de rang social.
Le port du sabre est définitivement interdit en 1876, mais l’empereur maintient l’activité pour la fabrication d’armes destinées aux soldats. Après la Seconde Guerre Mondiale, l’armée américaine interdit toute production, avant de la lever en 1953. Mais il est trop tard, de nombreux artisans ayant cessé leur activité.

Aujourd’hui, le sabre japonais est considéré comme un objet d’art.
Il en existe une grande variété, dont voici les plus courantes :
– le tachi (lame > 60 cm) est une arme longue, portée tranchant vers le bas.
– le katana (> 60 cm) est le plus connu des sabres. Plus court que le tachi, il se portait lame vers le ciel.
– le wakizashi (30 < 60 cm), est généralement combiné au katana pour former le daisho. Il servait d’arme de secours ou bien pour les combats dans des lieux exigus.
– le tantō (< 30 cm) est une dague ou un couteau, capable de frapper dans les interstices des armures, voire de les transpercer. Il servait également au seppuku, le suicide rituel permettant d’échapper au déshonneur également connu sous le nom de hara-kiri.

Le sabre et son fourreau
Le sabre et son fourreau

 

 

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Armure de samouraï

 

Plébiscitée par les jeunes japonais, cette exposition a atteint son objectif et a ainsi donné lieu, par la suite, à la tournée européenne.

 

 

En guise de complément, je vous invite à regarder ce petit reportage réalisé par asiafilm.fr :

 

Toutes les citations proviennent du dossier de presse de l’exposition.

 

 Maisons de la culture du Japon à Paris
101 bis, quai Branly, 75015 Paris
01.44.37.95.00 / 01
Web : http://wwwmcjp.fr
FB : MCJP.officiel
Twitter : @MCJP_officiel

 

 

 

[1] Ouvert du mardi au dimanche, de 9h00 à 17h00 (sauf du 28/12 au 04/01). L’entrée coûte 4 € environ (2 pour les lycéens, gratuite pour les enfants) et la visite dure environ 1 heure. Plus d’infos.

[2] Littéralement « instituer par le regard ». Il s’agit d’une forme de reconstruction qui touche tous les domaines de la représentation, des dessins aux jardins. L’analogie occidentale serait la métaphore.

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