Le Grand Jeu

1945. La seconde guerre mondiale est terminée depuis 4 ans. Elle a aboutit à la victoire des Alliés et à la paix séparée avec l’Allemagne nazie. Tandis que l’heure est à la méfiance vis-à-vis de l’Union Soviétique, le Charles de Gaulle, fleuron de la flotte dirigeable d’Air France, a disparu quelque part au nord du Groenland. Le reporter Nestor Serge, de France Soir, est chargé d’accompagner l’expédition de secours… (©Delcourt)

Le Grand Jeu - Tome 1 planche 1 ©Delcourt

Le Grand Jeu – Tome 1 planche 1 ©Delcourt

 

Scénariste :    Pécau
Dessinateur : Pilipovic
Coloriste :       Thorn
Éditeur :          Delcourt – coll. Neopolis
Format :          7 tomes (terminée)

 

L’histoire se déroule dans les années 40. La Seconde Guerre Mondiale a prématurément pris fin avec l’assassinat d’Hitler par des dissidents nazis. Un semblant de guerre froide a débuté.
C’est dans ce contexte uchronique que nous suivons Nestor Serge, journaliste à France Soir et chargé d’enquête sur le crash d’un dirigeable en plein arctique. Postulat un peu étrange puisque c’est à la demande des services secrets que son directeur envoie Serge se promener sur la banquise. On peut se demander la raison pour laquelle ils diligentent un journaliste plutôt qu’un agent ; surtout qu’ils ont l’air très renseigné sur la situation.
Assez tôt, le scénario nous plonge dans une intrigue fantastique. En effet, les quelques éléments surnaturels entrevus au départ ne trouveront pas d’explication logique par la suite. Certains lecteurs pourraient être désarçonnés car rien dans le résumé ou la couverture ne le laissait à penser [1]. Ceci accepté, l’histoire fonctionne plutôt bien, avec une intrigue nerveuse mêlant avec habileté séquences d’action et scènes de dialogue. Les dessins sont précis, travaillés, et collent bien à l’ambiance.
Le personnage de Serge est un sarcastique de premier ordre. Bien que les évènements le dépassent, il conserve en toute circonstance un flegme que d’aucun qualifierait de british, pratiquant à loisir l’humour noir ou « à froid ». Les lecteurs le trouveront amusant ou agaçant, c’est selon.
S’il se trouve être le seul personnage principal, les personnages secondaires se révèlent assez nombreux et Serge croise nombre de figures historiques réelles : Albert Camus, Charles De Gaulle, André Malraux, François Mitterrand, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Léon Zitrone… Certains ne font que de brefs cameo, d’autres sont partie prenante de l’intrigue.

Le Grand Jeu - Tome 1 planche 4 ©Delcourt

Le Grand Jeu – Tome 1 planche 4 ©Delcourt

Les premiers tomes tournent auteur d’un complot orchestré par les nazis qui auraient découvert un pouvoir ancien. Ceci est intéressant car il fait écho aux véritables quêtes ésotériques menées par les SS, Himmler en tête [2]. A la suite de Serge, le lecteur découvre peu à peu ce qui se trame et, comme lui, fait preuve de scepticisme quant à la réalité des choses. Chose un peu agaçante tout de même, la présence de cet agent du renseignement français qui semble tout savoir mais ne lâche que des bribes de réponses sur le refrain « vous n’imaginez pas à quoi vous avez affaire » ou bien « si je vous le disais, vous me prendriez pour un fou » ou encore « pas le temps de vous expliquer ». Un ressort classique pour faire patienter le public et ne pas griller toutes ses cartouches trop vite. Mais un procédé un peu facile tout de même.
Les amateurs de fantastique reconnaîtront la mythologie lovecraftienne comme toile de fond et source d’inspiration des auteurs. Même si rien n’est nommé comme tel, de nombreux éléments rappellent le mythe des Grands Anciens, thème cher à l’auteur de Providence : le Seuil (et son rôdeur), le monde souterrain, la cité sous-marine, etc. N’en dévoilons pas trop pour ne pas gâcher la lecture du Grand Jeu à ceux qui n’auraient pas lu Lovecraft.
Cet épisode « nazi » court sur les trois premiers tomes. Et propose une pseudo fin : il est possible de ne lire que ces trois-là et d’avoir une histoire complète ; mais en arrivant au bout, on sent bien que le scénariste en a encore sous le coude et que des mystères restent à élucider.

Le Grand Jeu - Tome 4 planche 1 ©Delcourt

Le Grand Jeu – Tome 4 planche 1 ©Delcourt

 

Le Grand Jeu - Tome 5 planche 5 ©Delcourt

Le Grand Jeu – Tome 5 planche 5 ©Delcourt

Les deux épisodes suivants, de deux et un tome, nous emmènent au Vietnam et en Algérie. Ces deux lieux ont déjà été mentionnés auparavant et le fait que l’intrigue se développe là-bas est tout à fait logique.
Sauf que ces deux histoires ne sont pas à proprement parler des suites. Elles traitent du même sujet, impliquent les mêmes personnages, retournent même sur des lieux mentionnés auparavant, mais elle ne font guère avancer l’histoire pour autant.
Pire : Le Grand Jeu ne propose aucune réelle conclusion. A la fin du tome 6, il est tout à fait possible d’imaginer une nouvelle intrigue dans le même univers. Du coup, la déception est immense. Trois tomes, puis 2 puis 1… Manque d’inspiration ? L’intrigue « algérienne » est d’ailleurs la plus faible car elle traite surtout du massacre de populations rebelles (références évidentes à la Guerre d’Algérie), la partie mythologique étant un peu reléguée au second plan. Non pas que le sujet abordé ne soit pas intéressant, bien au contraire, mais il s’éloigne du thème principal qui du coup n’est quasiment pas traité. Anthinéa, qui donne son titre à l’album, demeure un mystère complet par exemple.
En un sens, la construction du Grand Jeu rappelle là encore l’œuvre de Lovecraft, où chaque nouvelle, indépendante les unes des autres, constitue une brique d’un univers très vaste. Les textes peuvent être lus dans le désordre le plus total, comme des témoignages de personnes qui ne se connaissent pas et que l’on ne recroise jamais. Sauf qu’à l’inverse du maître de Providence, les personnages sont ici récurrents et le héros sait ce qu’il affronte après l’épisode « nazi » ; du coup, le lecteur est en attente d’avancées, de découvertes et d’explications définitives qui ne viendront jamais. Aucune suite n’est prévue [3] et nous restons donc sur notre faim.

 

Le Grand Jeu - Tome 4 planche 2 ©Delcourt

Le Grand Jeu – Tome 4 planche 2 ©Delcourt

 

En résumé, une histoire agréable à lire pour ceux qui aiment l’uchronie et/ou le fantastique, bien rythmée et avec des personnages intéressants, mais qui ne tient pas ses promesses jusque au bout.

 

 

[1] J’exagère un peu : le titre « Ultima Thulé » était un indice. Mais cela aurait pu n’être qu’un objectif utopique comme les autres (voir plus loin).

[2] Parmi les plus connues, on peut citer les recherches du Graal, de l’Arche d’Alliance ou de la Lance de la Destinée.

[3] Le tome 7 porte une cocarde « La conclusion de l’aventure ».

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