1 € de l’heure…

C’est ce que gagne un animateur débutant au Japon.

Plus précisément, il s’agit de 120 ¥, soit 0,90 €.
À raison de 250 heures de travail par mois [1], ce novice va gagner 30 000 ¥, soit 224,14 € [2].

Poste Animateur
Poste d’un animateur, Studio Pierrot ©SebinTokyo

Ces chiffres hallucinants ressortent d’une étude menée par Sachiko Kamimura, une vétérane du secteur. Choquée de voir des jeunes accepter des jobs qui ne leur permettent même plus de manger à leur faim, elle a décidé de tirer la sonnette d’alarme et de mettre au jour ce système proche de l’esclavage.

Si la situation en est arrivé à cet extrême, c’est que les animateurs sont uniquement rémunérés au nombre de planches qu’ils réalisent, sans part fixe de salaire. Or, la complexité croissante des animes fait qu’il n’est plus possible de travailler à une vitesse suffisante pour s’assurer un salaire décent.
On estime qu’aujourd’hui, une personne est capable de produire au grand maximum 500 images dans le mois, en ne prenant aucun jour de repos (contre un millier il y a trente ans). En moyenne, ces jeunes animateurs vont donc travailler 250 heures pour un revenu 7 fois inférieur au minimum national (888 ¥ / 6,61 €).
Ceci sans compter l’ambiance lourde qui règne dans les studios où personne ne discute avec son voisin, trop occupé à tenter de tenir les délais.

Kamimura juge que l’industrie du dessin animé est également perdante dans l’affaire, car ils sont de plus en plus nombreux à abandonner et à quitter le secteur.
Elle propose d’attribuer un salaire fixe d’au moins 100 000 ¥ (~744 €) afin d’éviter que la profession s’appauvrisse et que cela se ressente sur la qualité des productions.

Cependant, les avis divergent face à ce constat.
Noriyuki Fukuda, elle-aussi vétérane de l’animation, accuse Kamimura de se baser sur le bas de l’échelle pour en tirer une généralité. D’une part, les animateurs bénéficient effectivement d’un avance fixe comprise entre 50 000 et 80 000 ¥ (~370 à 600 €). D’autre part, les novices sont cantonnés aux tâches simples, où il leur est possible d’enquiller deux à quatre dessins par heure ; les dessins complexes sont eux confiés aux plus expérimentés.
À contrario, d’autres animateurs, via des témoignages parfois anonymes, jugent la description fidèle à la situation, certains ayant même vu « pire ».

Un animateur américain, qui exerce au Japon, a tenu à s’exprimer à ce sujet après avoir lu les déclarations de Kamimura [3]. Après avoir œuvré durant plusieurs années à New York, Henry Thurlow migre en Asie où il est embauché par Nakamura Productions, avant de devenir le premier et seul occidental à travailler pour Studio Pierrot, l’un des studio d’animation les plus réputés du pays.
Dès son entretien, on le prévient que le métier est dur, avec de longues journées et des salaires bas. Mais très vite, Thurlow comprend qu’il s’agit là d’un doux euphémisme.
Si lui aussi s’attriste de l’ambiance qui règne dans les locaux (personne ne parle ou de déjeune avec ses collègues, chacun reste concentré sur son travail), il accrédite surtout les déclarations de Kamimura : paies misérables pour des rythmes normaux (assez rares) de 10 heures/jour 6 jours/semaine, personnel qui vomit dans les locaux ou qui s’écroule de fatigue. Lui-même a déjà connu par trois fois l’hospitalisation pour épuisement et des mois à 100 $ (95 €).
Son temps libre, il l’occupe à travailler sur son propre anime, une œuvre qu’il juge lui-même excessive et sans doute peu intéressante pour un public, mais dans laquelle il libère toute ses ressentiments vis-à-vis de l’industrie de l’animation nippone. Un exutoire, une thérapie, et en quelque sorte une véritable œuvre d’art [4].

 

Il convient ici de rappeler les propos tenus par Hiromichi Masuda [3], lors du Tokyo International Anime Fair 2012 : selon lui, seuls les animateurs clé (key animators) effectuent un véritable travail ; les intervallistes (in-betweeners) sont juste à l’entraînement et ne devraient par conséquent pas être payés.
Des propos qui furent condamnés par la profession, mais qui montrent l’état d’esprit qui peut régner dans ce secteur.

Ema
Ema (Shirobako) lorsqu’elle découvre sa première fiche de paye

 

Source : ANN (via Otaku USA, Yaraon et le blog de Kamimura)

[1] Soit, en travaillant 7 jours/7, des journées de 8 heures.

[2] Un smicard français travaille 151,67 h/mois pour 9,61 €/h ; soit un salaire brut de 1 457,52 € (donc 6,5 fois plus).

[3] Interview complète sur le site Buzzfeed (anglais) ; voir également son Reddit (anglais)

[4] Afin de nuancer tout de même son propos, il faut savoir qu’il ne regrette pas complètement son choix et estime qu’il a simplement échangé une chose pour une autre : à New York, il menait une vie cool, mais travaillait sur des productions sans intérêt et dans lesquelles il ne trouvait pas son bonheur ; à Tokyo, son côté artistique est épanoui alors que sa existence est devenue épouvantable.

[5] Ancien président de Madhouse Studios (2000-2005), il est l’un des hauts cadres de l’Association de l’Animation Japonaise et enseigne l’économie de l’animation.

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